Centenaire - Tour report Mai/Juin 2009
2 4 M A I 2 0 0 9
Une prune. Direct. Juste devant Mains d’œuvre. Pas encore parti, il faut déjà raquer 35 euros. Et Stef qui s’aperçoit qu’il n’a pas pris le kilométrage illimité à la location. Ça veut dire qu’on va dépasser et qu’on va devoir payer le bout qui dépasse. Et chez Avis, le bout qui dépasse coûte cher. La Zaphira nous fait les yeux implorants : «J’y suis pour rien…ne m’abandonnez pas… » Bon, on passera voir Avis en revenant demain, on leur demandera de changer le contrat, en attendant direction :
R E N N E S
Le paysage se déroule sur fond de musique traditionnelle Batak (Indonesie). Ça a l’air un peu répétitif au début, mais il y a de bons passages, et puis cette flûte lancinante, on dirait que le souffleur ne respire jamais. À Rennes, sur chaque panneau de signalisation est collé un extrait de « L’Insurrection qui vient ». Mais dans les rues, en ce dimanche après-midi caniculaire, l’insurrection fait la sieste. À la Bascule, c’est free rock et posters de Klaus Schultze.Les mecs de La Terre Tremble arrivent avec la sono. Bientôt suivi par Belone Quartet, le groupe (un duo !) qui joue avec nous ce soir. Leur driver, Pépé, est dans un mode démonstratif et nous abreuve de ses anecdotes de tournée (un policier belge fan de Metallica, les exigences de Mötley Crüe en festival :la limousine et 12 grammes de coke !…etc…). Un Belone Quartet porte une casquette sur laquelle je lis « Bloc Breton », je l’interroge immédiatement sur l’existence de black blocks bretons… Il se marre. J’avais mal lu le couvre-chef, il s’agissait de Bloc béton, fournisseur bien connu de matière première aux bâtisseurs.
Après le concert, on finit chez les mecs de La Terre Tremble. Ils nous hébergent aussi. Autour de la bouteille de whisky, nous découvrons un groupe jumeau, aussi drôle, fin et intelligent que nous, et qui possède la même collection de disques que nous. Une conversation s’amorce à propos de ZZ Top (leur « Tejas » est très apprécié par nos hôtes) et s’achève sur la création des « Toto du Math-Rock », sorte de pendant franchouillard aux Eagles of Death Metal. Entre temps le ciel gronde, les éclairs s’enchaînent sans temps morts et la bouteille de whisky, inexorablement, se vide. Afin de mieux observer le phénomène, nous descendons dans la rue, Aurele et moi, et en cet instant précis l’orage éclate enfin, libérant ses gerbes de pluie tonifiante. D’ailleurs je me mets torse nu, plus par ivresse que par réel besoin de fraîcheur. Nous assistons tout à coup à la chute d’une épaisse branche d’arbre qui entraîne des fils électriques dans sa descente. Ça me rappelle une scène de Tremblement de Terre, ce film -catastrophe avec Charlton Heston. La fin du monde n’aura pas lieu ce soir. L’orage se calme et nous montons nous coucher. Le lendemain matin, nous prenons de la Sésamine au petit déjeuner et, hilares, nous allons boire le café chez un membre de La Terre Tremble.
De retour à Paris, il nous reste encore le truc Avis à régler. On passe à l’agence avec Stef pour leur demander de modifier le contrat. On pense que la situation est bien engagée et puis patatra ! on nous demande une somme exorbitante pour passer en kilométrage illimité. Nous tiquons, contestons, mais l’hôtesse commerciale reste intraitable : la commande a été passée sur Internet, elle ne peut pas la changer. Nous répondons que le site était trompeur et qu’aucune mention du kilométrage limité n’apparaissait avant la confirmation de la commande, afin de bien entuber le gogo. Elle renvoie la balle au service client par téléphone qui fait la sourde oreille à nos lamentations. Déjà que ce n’est pas la fête du cachet, il faudra raquer plein pot les kilomètres en plus. Nous voici coincés, on finit la tournée avec la Zaphira, mais nous ne remettrons plus jamais les pieds chez Avis !
2 6 M A I 2 0 0 9 : L I L L E
On hallucine backstage sur les affiches des groupes festifs nord-européens. On décide de créer une base de données Internet recensant tous les noms de groupe de ska français à jeu de mot On inventerais ceux qui n’ont pas encore été créés et on revendrais, tels des noms de domaines, ces nouveaux noms aux groupes désireux de perpétuer cette sinistre tradition. Au Biplan, il y a une salle de cinéma à l’étage, et un bar-concert au sous-sol. On mange un couscous en silence, car un documentaire est projeté la porte juste à côté. Pas grand monde au concert (le pire cachet de la tournée, 38 euros au total !) mais les commentaires des rares auditeurs sont encourageants. Christophe et Do nous hébergent, on mange des pizzas, on boit des bières, et je ne sais plus trop de quoi on parle mais c’est très cool. Le lendemain, en partant, je réalise que j’ai perdu quelque part mon mythique pull camionneur noir trop grand, partie intégrante de mon look depuis…pfff… depuis trop longtemps !
On stoppe sur une aire d’autoroute pour payer très cher de petits paninis insipides et on croise vite fait les The Patriotic Sunday qui remontent sur Paris pour jouer au Café de la Danse ce soir. Echange de disque sur le parking, on leur file un Centenaire et on repart avec leur nouveau disque, que Stef a produit, l’écoute en caisse, le test ultime.
2 7 M A I 2 0 0 9 : P A R I S
Jérôme Kalfon fait notre son ce soir au Café de la Danse. Il n’y a que des avantages à avoir son propre ingénieur du son : il s’occupe de tout, il connaît les micros par leurs petits noms, il parle avec les techniciens du Café. Nous, on a juste à jouer une note de temps en temps et il lève le pouce pour signifier : OK !. Un mec de Noise Mag nous interviewe backstage pour la sortie de notre nouveau disque, « The Enemy ». Un peu plus tard, j’apprends qu’il est exploitant de cinéma à Châtillon, alors on parle vieux films, distributions,ciné-club…Mince ! c’est l’heure de jouer. J’emprunte à la fille de l’accueil son exemplaire perso du disque pour faire un peu de pub sur scène. C’est la « release party », alors je me fends d’un petit commentaire grinçant sur le lancement du produit Centenaire, maladroit laïus qui fera ricaner quelques complices mais laissera l’assistance de marbre. Pas grave, on enchaîne sur « The Enemy », le title-track. En parlant de trac, je l’ai un peu ce soir, il y a du monde au Café de la Danse et je remarque quelques très jeunes filles au premier rang venues nous applaudir. L’une d’elle porte le voile et je pense à Damien qui arbore depuis peu une magnifique barbe muslim. A-t-il été jusqu’au bout de sa lecture du Coran ? Je n’arrête pas de me dire qu’il faut absolument qu’il se convertisse à l’islam et qu’il apprenne à chanter en arabe à plein poumons sur fond d’anti-groove orientalisant. Il pourrait devenir une star et lancer un nouveau courant : la pop musulmane lo-fi. La France a besoin d’un Mahadjazi Child. Avant son concert, je vois Matt Elliott tourner en rond dans la loge, l’air inquiet, visiblement à la recherche d’un truc absolument indispensable à la paix de son esprit. Pour lui être agréable, je lui demande « What are you looking for ? » mais mon accent est si mauvais qu’il comprend « What are you waiting for ? », il me désigne alors nerveusement la vidéo qui passe avant son concert et dont il attend la fin avant de monter sur scène. Décidément, il vaut mieux que je ferme ma gueule ou que je prenne des cours chez Wall Street English. Plus tard, dans les loges, je n’arrive pas à mettre un nom sur cette grande fille hyperlookée qui a l’air de nous connaître et qui me sort des tranches entières de ma biographie ! On me signale qu’il s’agit de Mélanie de Radio Nova et là ça me revient, je l’avais vu il y a dix ans juste à côté de chez moi lors d’un concert bancal de Grumpy, le groupe où son copain de l’époque essayait de la faire chanter. À l’époque c’était Mélanie de OUI FM. Les noms changent, pas les gens. De retour chez moi en vélib’, je croise le fer avec un sympathique cycliste à l’accent provençal. On parle cinéma et il m’avoue être monteur sur TF1, mais que son grand fait d’arme c’est d’avoir monté « Un indien dans la ville », de l’illustre Hervé Palud !
2 8 M A I 2 0 0 9 : C O L M A R
Départ de bon matin à Paris. Rendez-vous près du Monoprix de la Porte Montmartre. On attend Damien, un peu en retard. Tiens, il a rasé sa barbe…Passe alors une petite créature voilée qui marche d’un pas décidé. Une naine ! Mini-muslim ! Quelle vision ! C’est tout ragaillardis que nous prenons la route direction le Grillen, où nous avions déjà joué l’hivers dernier. Une belle salle excentrée de Colmar, perdue au milieu d’une zone industrielle, non loin d’un sex-shop et d’un club privé, réservé, nous en sommes persuadés, aux amateurs de « ballets bruns ». Au Grilladin, comme j’aime à l’appeler, l’accueil est chaleureux, en plus ce soir c’est l’anniversaire de Pierre, l’organisateur du concert. On nous commande d’ailleurs un « Joyeux anniversaire » surprise à jouer sur scène à la fin de notre set. En attendant la balance, on traîne dehors, Aurelien repète le thème à la clarinette, Damien peine à trouver le rythme idéal au charango, Stef donne le tempo. Après quelques bières, le morceau est en place. Voilà le groupe norvégien qui débarque pour le soundcheck. Leur accent est à couper au couteau, si bien qu’on ne comprend pas très bien le prénom de chacun des membres. Le premier contact avec un groupe inconnu est toujours délicat. Surtout que leur batteur semble frapper un peu trop durement la grosse caisse des Berg Sans Nipple, tête d’affiche ce soir. Les peaux ne vont pas pouvoir encaisser tant de brutalité, alors Jérôme Berg met les choses au point : il faudra jouer soft ou trouver une autre batterie. C’est parti pour une autre batterie, que le régisseur va chercher en un éclair. Pierre arrive enfin, sa bande de potes lui souhaite un joyeux anniversaire, l’effet de surprise tombe à l’eau. Centenaire ouvre la soirée et se met à jouer devant un public restreint. Les amis de Pierre sont ivres et bruyants. Ce n’est pas l’idéal, notre set s’en ressent. On laisse alors la place aux Norvégiens pop qui essaient de mettre l’ambiance avec leur bonne humeur un peu forcée. Au stand, désert, nous commentons avec Jérôme les mérites comparés des deux fille du groupe. Lui préfère la brune mais moi, la bassiste blonde cochonou me plaît bien, peut-être à cause de la palpitation régulière de ses seins, qui réagissent sensuellement à l’exécution de ses notes de basse. Berg Sans Nipple finit la soirée dans une ambiance un peu plus psyché, aidé en cela par les éclairages type « safari » du lighteux du Grillen qui tape quelques SMS à sa copine au passage. Nous voilà pris dans un tourbillon de sons et c’est toujours un plaisir de voir Shane passer à la batterie pour lui taper dessus ! Il paraît que l’abus de cerises les aurait rendus malades la veille. En tout cas ce soir ils assurent malgré le maigre public. Une qui a l’air un peu trop sûre d’elle, c’est Cerise la boulotte sexy qui squatte l'entrée du Grillen avec sa copine mutique, grande asperge appareillée au regard fuyant. Elles sont bourrées toutes les deux et veulent faire des photos avec les Norvègiens, à ce que j’ai compris. Cerise, forte en gueule et dotée d’un fascinant piercing entre les seins, nous annonce clairement la couleur : « J’ai écouté Centenaire sur myspace et j’ai trouvé ça naze. Je suis venu voir si sur scène c’était mieux.» Cerise est donc dans une logique d’affrontement verbal et je n’ai pas la force de relever le défi ce soir. Nous finissons entre musiciens à l’hôtel B&B, à boire quelques bières dans la piaule des scandinaves, finalement bien sympathiques, à apprendre quelques insultes norvégiennes (« face de porc », ça se dit comment déjà ?), et puis c’est l’heure de dormir. On retrouvera nos Norvégiens le lendemain, affalés au soleil sur le parking, plus relax que jamais, attendant qu’un ami à eux les emmènent camper dans la Nature pour patienter jusqu’à leur prochain concert, trois jours plus tard ! Avec Centenaire, nous fonçons au Buffallo Grill déjeuner d’un décevant burger, sur fond de musique country aseptisée. C’est l’anniversaire de Stef, et la serveuse a beau signer elle-même le ticket de caisse (« Merci et à bientôt, Stéphanie ») une conclusion s’impose : Buffalo Grill n’est qu’un sous-sous-Hippopotamus. Allez, pendant que le téléphone de Stef sonne toutes les cinq minutes, direction…
29 M A I 2 0 0 9: METZ
Dick Dale et Betty Davis rythment notre route sous un soleil radieux. Ça sent des vacances. Comme on n’est pas en retard, on cherche un petit coin pour siester dans l’herbe. Il y a un endroit qui paraît valoir le coup, on s’engage et une centaine de mètres plus loin, nous voici au beau milieu d’un rassemblement annuel de VTT. Pour en sortir, il faut rouler au pas en passant par le camping. Vision de types en legging, casque et lunettes de soleil high-tech qui nous jettent des regards curieux, nous prenant sans doute pour de nouveaux concurrents. Ça se masse les cuisses, ça graisse des courroies, ça vient de toute la France, ça prend l’apéro, ça mange de salades de pâtes, ça boit du Gatorade. Nous passons là-dedans comme au zoo, on hallucine un peu. Une fois hors du campement, on s’arrête près d’un ruisseau pour déconcentrer quelques vaches en évitant les bouses. Commentaires d’urbains frustrés sur les beautés de la nature, et puis découverte du corps en putréfaction d’un raton laveur au ventre gonflé de gaz et entouré de mouches avides. Le côté obscur de la nature ! Allez go ! On a un concert à faire.
Metz, quand on arrive, il fait trop beau, on est tous de bonne humeur, la salle n’est pas en sous-sol pour une fois et donne directement sur la rue. La serveuse d’Emile Vache est mignonne et gentille, l’ingé son Docteur Géo est très sympa direct. Il est aussi le sosie de notre collègue et ami Ber aka KingQ4 ! Pendant notre balance quelques clients viennent boire des pastis. On se demande un peu plus tard ce qu’on fera le lendemain…C’est le jour off de la tournée, on doit squatter chez des potes de Pierre Templé à Dijon, mais on se tâte : il y a un concert de Deerhoof à 1h de route, on pourrait y aller. On pourrait aussi rester à Metz, il y a du soleil, les gens ont l’air cool et fiers de leur ville. À voir… En attendant notre concert, Docteur Géo nous parle de ses claviers vintage, il est bien tombé avec Centenaire et la conversation s’engage sur des territoires très spécialisés. Il nous fait également le récit de ses pérégrinations chinoises, au culot qu’il est allé se présenter dans une boîte à la mode sur le ton : « Je suis Docteur Géo, une star en France, je peux faire le DJ ! » Armé de son i-pod et des derniers sons électro, il affirme avoir enfièvré le dancefloor pekinois. « Ils y connaissent rien, les Chinois…Ils écoutent de la variété avec des sons horribles…Je leur balançais du Justice, ils étaient fous... Par contre une fois, j’ai balancé un vieux Jackson 5, ABC, et alors là…le bide.. ! Personne ne connaissait, personne dansait… stupeur… » Le concert à Emile Vache se passe carrément bien, on a changé l’ordre de notre playlist, et c’est tout de suite plus amusant, plus frais. Docteur Géo s’en donne à cœur joie avec les effets de la table de mix, on entend des boucles d’échos qui se répercutent dans le maelström final de « Wheelchair ». Je trouve ça cool, mais sur les morceaux plus ambient il va falloir qu’il se calme sur la reverb ! Heureusement, les effets se font plus discrets par la suite, et le concert se conclut dignement. On vend quelques disques, puis on nous propose carrément de rejouer le lendemain en plein air au Jardin Botanique de Montigny-les-Metz lors d’un Festival, en compagnie de Docteur Géo et d’autres artistes électro. ça tombe à pile, c’est bien payé et ça nous fait passer une journée de plus à Metz. Comme on était très juste niveau thune sur la tournée, cette date inespérée nous remet dans la course. On va peut-être même gagner de l’argent ! La bière coule à flots, Damien se fait draguer par un quadra homo qui l’invite à le rejoindre au Flam’, le bar de prédilection des noctambules messins. « On verra, on verra.. » À un moment j’engage la conversation avec un drôle de type tout sale qui s’avère être un homme des bois, un ex-taulard analphabète vivant dans un petit abris au milieu de la forêt. Il y a aussi cette fille qui s’occupe d’un enfant iranien handicapé mental, et qui m’avoue que jamais, jamais, elle n’a été aussi heureuse de se lever le matin pour aller travailler. Aurèle est déjà reparti à l’hôtel en caisse pour taper des lignes de codes dans son lit. L’Emile Vache va bientôt fermer, et le Flam’ ne nous tente guère. Damien, Stef et moi décidons de rentrer. Sur le chemin, nous croisons plusieurs lascars à l’entrée d’une boîte qui interpellent Stef : « Wouaah ! Mais tu es Christophe Willem !? » On s’arrête pour contester la ressemblance, on fait une photo et on tchatche un peu avec ces messins bronzés qui nous expliquent que la tolérance n’est pas unanimement répandue dans la ville et qu’il leur arrive encore de se faire traiter de « nègros ou bougnoules. » L’un d’eux nous explique : « En Normandie, j’ai jamais eu de problème, ils sont plus ouverts qu’ici ». Une fois à l’hôtel, j’essaie de faire du charme à la veilleuse de nuit qui m’excite pas mal, mais je vois très vite que ça ne pourra aller bien loin. Il se fait tard, rideau.
3 0 M A I 2 0 0 9 : MONTIGNY LES METZ - JARDIN BOTANIQUE
On est censé jouer entre 22h et 2h du mat’. Rien ne presse, on se balade dans Metz, un peu de tourisme culturel avec la visite de la cathédrale, on s’arrête sur un marché aux livres, j’achète un vieux numéro du Crapouillot qui avait traumatisé Aurele au collège : « Les Monstres, 115 photos de phénomènes humains, leur vie, leurs amours, leurs destins ». Il y a tout ce qu’on veut : nains, géants, frères siamois, femmes à barbe, demi-hommes, hermaphrodites, etc... On s’étonne à la vue de Lionel l’homme-lion, de Liou Tang l’enfant-porc et sa petite queue de 12 cm, on s’interroge sur les amours « en partie spéciale » des frères Tocci, et on ne s’attarde guère sur les images de la femme la plus laide du monde dont la peau « avait la couleur de la viande crue » . Mais mon préféré, que dis-je, mon nouveau dieu est incontestablement Zip, l’homme-gorille soi-disant, un microcéphale demeuré qu’une photo représente pourtant bras croisés, regard songeur, l’air pénétré de celui qui a tout compris. Une pose de jazzman mystique, entre Coltrane et Tony Todd, l’acteur black de Candyman. Je propose à Centenaire de faire une reprise d’un morceau Batak écouté dans la voiture en début de tournée, et de le jouer ce soir ! En nous rendant au jardin botanique pour s’installer, on réécoute le morceau, on identifie le pattern rythmique et tout le monde trouve ça cool. Ah ! ces Bataks de Sumatra ! À la première écoute, ils n’avaient pas convaincu, mais à la deuxième, la richesse de leur musique devient évidente.
Ce jardin botanique est vraiment très agréable, on boit des coups en compagnie des autres musiciens, On s’installe tranquillement près des grilles de l’entrée. Docteur Géo et les siens ont sorti le grand jeu : un orgue Wurlitzer, un mini-Moog, un omnicord Suzuki, le space echo, et tout un tas de matériel millésimé. Miam ! Rien n’est décidé, alors nous improviserons toute la nuit, une jam-session de 4h, entre boucles sur ordi, nappes analogiques, voix filtrés, rythmiques krautrock, hip-hop yodel, minimal tek... À l’ouverture des portes, des familles s’arrêtent pour nous regarder faire. J’ai un peu bu alors j’aborde quelques enfants que j’essaie de faire parler dans mon micro branché sur mon écho à bandes. Sur fond d’impro noisy pop, je questionne : « Comment tu t’appelles » « Tu aimes quoi comme animal ? » « Tu aimerais bien voler ? » « Qu’est-ce qu’il nous faudrait pour voler ? » Les voix flûtées des enfants résonnent au rythme de l’écho : « Les oiseaux..zeaux..zeaux » « Oui… oui… oui… » « Des ailes…ailes..ailes » Ah c’est bien ça, répète!…« Des ailes…des ailes…des ailes… ». Au bout d’un moment, quand le jam s’embourbe un peu, je m’éclipse et je me balade dans le jardin. C’est la nuit, des becs de gaz sont disposés le long des chemins. Je vais assister à la répétition des garçons de café acrobates qui jonglent avec des bouteilles. Ils tirent tous une tronche de 4 mètres, des non-dits circulent entre eux, plein de mauvaises ondes… L’endroit qui fédère tout le monde c’est le petit café marocain en plein air : ça boit, ça danse, ça joue de la musique traditionnelle, il y a des femmes et des pâtisseries appétissantes. C’est là qu’il faut être, assurément ! Deux heures du mat’, les flics virent les derniers visiteurs. Je suis un peu HS. Les autres Centenaire sont plus habitués que moi aux concerts-marathons, Section Amour oblige. D’ailleurs il est question d’organiser un jour une rencontre avec l’Orchestre Philharmonique de MS 20, formation dédiée au célèbre synthétiseur Korg et qui comprend la plupart des musiciens croisés depuis hier. Décidément, ça bouge à Metz ! On repart avec tout un tas de CD’s de Docteur Géo, Zéro Degré, Tohu-bohu, bref les musiciens de la clique Le Kit Corporation. Le matos plié, on fait nos adieux à toute cette chaleureuse bande et on s’arrête au grec du coin pour tester leur cheeseburger.
31 M A I 2 0 0 9 : LYON :
« Est-ce que parfois
par temps de neige
Tu penses à moi ? »
Zéro degré et son spleen réfrigérant fait l’unanimité dans l’atmosphère climatisée de la Zaphira. Il faut changer de disque, et vite ! Il faut dire que dehors, le ciel est bleu et le soleil tape fort. On a plutôt envie d’écouter les Beatles. C’est François Virot qui nous a trouvé le plan à Lyon, un concert chez l’habitant, le premier depuis longtemps. Nous sommes accueillis par Anouk, qui nous fait visiter l’appartement sur deux étages qu’elle partage avec Croquette (« Salut, moi c’est Croquette ! », ah !..euh…d’accord) et Vincent qui arrivera à 18h. François nous rejoint pour prendre un petit café/goule en cuisine avant de commencer à s’installer dans le salon. Ici, ils ont l’habitude d’organiser des concerts mais ce sont surtout des « one-man band ». On a beau virer les sofas, Centenaire, tout de suite, ça prend de la place, et vu l’affluence escomptée, Anouk s’inquiète de pouvoir loger tout le monde. On se tiendra chaud, ça c’est sûr ! En première partie il y a The North Bay Moustache League, duo country dont nous ne savons rien, mais dont la timide chanteuse vient d’arriver. Elle attend son guitariste. De mon côté j’essaie de réparer le footswitch de mon Echo Copicat qui vient de me lâcher. Une tartine de scotch, ça devrait tenir… Ah ! tiens ! le voilà le guitariste imberbe des Moustache League. Quand il est présenté à Croquette, il lui demande immédiatement « C’est ton vrai prénom ? » et bien sûr Croquette lui raconte toute l’histoire de son craquant pseudo. Le dispositif des Moustache League est simple : guitare sèche (une Givson !) et deux voix harmonisés devant un seul micro : d’impeccables reprises country, folk, du Johnny Cash, du Leadbelly,… Ça va être une chouette soirée ! Le souriant Vincent arrive enfin, François nous prépare son fameux gratin, la cuisine se transforme en open bar, les gens arrivent par grappes. J’aborde Nico Poisson des Rubiks, mon groupe lyonnais préféré, lui ne m’avait pas reconnu avec mes cheveux courts. Bientôt les Moustache Leagues entament leur set, et malgré leur faible volume sonore, l’ambiance est recueillie. Sur une reprise de Bo Diddley, Damien se fend d’un featuring au shaker, bientôt rejoint par François Virot. Il doit y avoir au moins 60 personnes dans cet appartement, ça clope, on étouffe, mais qu’est-ce que c’est bien ! Avec Aurèle, on s’interroge sur les écarts des harmonies vocales typiquement country : est-ce la tierce, la quinte ? Il faudra leur demander. Ensuite c’est au tour de Centenaire d’enchaîner dans la moiteur de cette dernière soirée de Mai. Tout se passe comme prévu, le public est attentif, ça marche. Après le concert je vais parler yodel avec les Moustache League. Le guitariste me donne quelques noms d’artistes bluegrass sur lesquels je devrais jeter une oreille. Les convives s’échappent assez rapidement et on se retrouve pour un ultime squat cuisine.
Au cours de cette tournée, nous avons souvent évoqué avec Aurele notre grand projet de Tableau de Classification des Caractéristiques des Visages Humains. Seraient inventoriés : les différentes formes du front, les implantations des yeux, les dentitions, les nez,… À force de croiser des gens dont une simple expression nous rappelle celle d’un tiers, il nous paraît urgent de mettre des mots sur ces caractéristiques faciales. Par exemple ce soir il y a quantité de sosies. À commencer par le guitariste des Moustache League dont les traits presque féminins m’ont rappelé ceux de Jon Anderson (Yes) ou encore Philippe Tiphaine (Heliogabale). Et là, maintenant, lors du squat cuisine, me voici moi-même classifié: il paraît que je ressemble à Thom Yorke, l’œil en plus. Continuons. Je trouve que la charmante Anouk a des airs de Romane Bohringer (en plus jolie quand même), d’autres la compare à une chanteuse de la nouvelle star dont j’ignore le nom. Aïe…Les ressemblances font mal ! Je ne lui dis pas, mais Croquette me fait penser à ce petit garçon iranien qui jouait dans « Experience » d’Abbas Kiarostami. Il y a également ce soir-là dans le squat cuisine un inconnu complètement déchiré et un peu lourd qui ressemble à un mix entre Robert Downey Jr et Emmanuel Salinger. Des sosies, la conversation dévie vers des territoires oniriques et Vincent nous raconte ses expériences dans le monde des rêves : « Il est possible de prendre le contrôle de ses rêves. J’ai lu la méthode dans un livre et ça marche ! Il faut se focaliser sur un élément, par exemple ses pieds et hop ! on comprend qu’on est en train de rêver. Après c’est trop marrant parce que j’essaie de le faire remarquer aux gens. Je leur fais : tu vois là, c’est pas normal, tu n’as pas de chaussures, ça prouve qu’on n’est pas dans la réalité. C’est un peu le jeu des 7 erreurs… »
Dans la vie d’un groupe en tournée, l’absence de femmes peut vite devenir pesant. Après plusieurs jours passés dans l’univers Centenaire, essentiellement clôt et masculin, se retrouver là, entre Anouk et Croquette, avec des bouteilles de parfum sur les étagères de la salle de bain, ça peut mettre les nerfs à rude épreuve. Enfin je parle pour moi, même si je sens bien qu’Aurele supporte aussi difficilement que moi les affres de l’abstinence. Nous sommes sous le charme, certes, mais nous sommes avant tout des gentlemen et cette nuit sera chaste, comme toutes les autres…
Au petit-déjeuner, nous apprenons que Vincent est un fan de la littérature dite « de développement personnel » : Comment se faire des amis ? comment être à l’aise en société ? comment séduire les femmes ? Sur ce dernier sujet particulièrement, je le questionne. « En fait, dès le début du livre, ils t’expliquent que tu dois arrêter d’être un Bob l’AFC… » Un quoi ? « AFC est c’est Average Frustrated Chump (crétin frustré moyen), ce type qui va bloquer sur une fille, qui va l’idéaliser et qui va bien sûr échouer à la séduire. Tout homme a été, est ou sera un jour un Bob l’AFC. La question est de savoir à quel moment il va arrêter et devenir enfin….un véritable prédateur sexuel !.. » Tout ceci est fort intéressant mais il est déjà l’heure de se quitter. Les au revoirs sont déchirants, tout le monde est triste. Adieu Anouk ! Adieu Croquette ! Adieu Vincent ! Vite, il faut partir, fuir loin d’ici. Le plus loin possible, pour ne rien regretter.
01 J U I N 2 0 0 9 : G R E N O B L E
Comme d’habitude, on se perd dans le dédale des rues du campus grenoblois. Il n’y a guère d’animation en ce lundi de Pentecôte, qui ressemble à bien des égards à un dimanche tout gris. Enfin nous arrivons à EVE. On commence à connaître l’endroit. Notre ingé son aujourd’hui est le sosie de l’acteur Jacques Gamblin et a l’air plutôt tranquille. Ça tombe bien, nous sommes épuisés. Physiquement et nerveusement, on sent que c’est la fin de notre mini-tournée. L’organisateur prévoit tel un oracle une fréquentation minimale : 28 personnes ! Pour un lundi ce ne serait pas si mal. Ce soir nous jouons avec un autre groupe parisien, les It’s All Good In The Wood, pourvoyeur d’une indie-pop 90’s qui fait plaisir à (ré)entendre. Leur chanteur chante comme Kevin Shields et la guitariste arbore un magnifique T-shirt Dallas. Pendant leur balance, j’embauche Stef pour resouder le footswitch de mon Copicat, qui s’est remis à déconner. Là ! ça devrait aller. Il y a un jeune à walkman, solitaire silencieux, l’air demeuré, qui traîne depuis le début de l’après-midi. Je me demande qui il est. Après le set des IAGITW, je comprends qu’il fait simplement partie de notre public. Un public assez restreint d’ailleurs, dont le nombre dépasse les attentes de l’organisateur, mais de très peu ! En tout cas, dès le premier morceau, je réalise que ce concert sera un cauchemar ! La malédiction Grenoble…Je n’avais pas gardé un très bon souvenir de notre précédente prestation dans cette ville, et là j’ai l’impression que l’histoire se répète. La faute à un éclairage étrange qui dédouble la vision de mes cordes ? Bref, je fais quelques beaux pains de guitare, je ne suis pas très à l’aise au chant. L’envie d’être ailleurs, pas le cœur à faire des blagues. En plus tout ceci est enregistré sur CD pour l’éternité à travers la console…Dommage ! Heureusement le public est chaleureux et excuse toutes nos approximations jusqu’à la fin. C’est souvent comme ça en concert, vous avez l’impression d’avoir bien ramé et puis les gens viennent vous féliciter et achètent plus de disques que sur toutes les autres dates. Pour terminer le concert je décide de serrer la main de tous les spectateurs présents dans la salle, comme un homme politique en campagne. Je l’avais fait une fois, l’année dernière en Suisse, où il y avait trois personnes ! Il y avait quelques connaissances dans le public : la sœur de notre ami T-one, Babeth, l’amie violoncelliste de Stef qui vit dans une maison à la Tronche, il y avait aussi un jeune garçon avec sa maman. Plus tard je croise Damien qui me dit : « J’ai parlé à une femme qui fait la programmation d’un festival à Grenoble à la rentrée, elle a super kiffé et elle voudrait nous faire jouer… » Très bien, très bien.. » « Mais attends…Son fils c’est le gamin qui était là ce soir et c’est un fan absolu de Centenaire. Il écoute nos disques toute la journée… à tel point…. elle me dit, j’aime bien, euh j’aime beaucoup Centenaire, mais là je commence à saturer, mon fils est tout le temps en train de vous écouter, je ne vous cache pas que j’en ai marre… » On boit des coups sur le parking avec les It’s All Good, on échange nos disques respectifs et bientôt nous partons rejoindre notre hôtel « Première Classe ». Pour égayer sa nuit, j’ai ramené à Damien un petit dépliant illustré, décrivant sous la forme d’une BD la pose d’une sorte de capote vaginale. Je savais que ça lui plairait.
0 2 J U I N 2 0 0 9 : F I N D E T O U R N É E
« King Crimson joue la croisière s’amuse » commente Stef au volant, à l’écoute du nouveau Tortoise. On sort de Grenoble direction Paris. Ça y est, c’est vraiment la fin. Personne n’avait pris de camera pour filmer les meilleurs moments de cette tournée. Quelqu’un lance alors l’idée d’un reportage écrit. Je le fais, je dis. C’est ce que vous venez de lire. Pas de conclusion généralisante sur la vie en tournée, juste un grand merci à tous ces gens que nous avons croisé, les musiciens, les organisateurs, les techniciens, les spectateurs, les hébergeurs, les acheteurs de disques, et tous ceux qu’on a oubliés…